Orientalisme et altéritisation

«une immense chauve-souris qui volait, à tire d’ailes silencieuses, en direction de l’ouest²⁵»

Les stéréotypes ethniques présents dans Dracula sont multiples et enchevêtrés. Une première description physique du comte le rapproche de stéréotypes juifs et slaves, et a également été interprétée comme une caricature œdipienne du dramaturge John Irving, dont Stoker fut l’assistant personnel. L’objectif de ce projet n’est pas de privilégier une interprétation ou de spéculer sur les intentions de Stoker, mais d’analyser les mécanismes et processus gothiques qui s’entrelacent pour déformer le regard porté sur le récit²⁶.


La chercheuse Samantha George souligne que Dracula est une image distordue de la pensée elle-même, se mutan t à la fois pour refléter les peurs d’une culture et révéler sa logique sous-jacente : « Dracula est en effet un prototype du mythe ainsi qu’un représentant idéal du genre. En tant que fiction vampirique, le sujet combine à la fois le retour du refoulé et la compulsion à répéter ; il reflète ainsi la structure sous-jacente de l’appareil psychique responsable de notre attirance consciente et inconsciente pour le genre²⁷. »


Pour observer quels fantômes refoulés renaissent dans Dracula, il convient de se tourner vers la mythologie vampirique dans l’art et la philosophie du Moyen-Orient et d’Afrique du Nord. Nous pouvons notamment citer Jason Bahbak Mohaghegh, penseur de « l’Omnicide », à travers l’Orient et l’Occident. Si le but du vampire est en effet de remplacer tous les êtres humains par les morts-vivants, comprendre sa folie passe par l’examen des idées et des images qui fascinèrent et effrayèrent les Victorien·nes.


L’idée d’Omnicide de Mohaghegh nous permet également de relier cette perspective postcoloniale sur Dracula aux enjeux technologiques, et enfin au cinéma. La théorie systémique pessimiste de Günther Anders postule que la logique du calcul est intrinsèquement porteuse de la destruction de l’humanité, avec sa répétition dévorante implicite. La répétition mimétique du récit de Dracula et sa consommation tant dans la culture populaire que dans l’avant-garde ont également été mises en lien avec la pulsion de mort freudienne. La logique culturelle de l’illusion et de l’irrationalité, dans Dracula, pourrait bien se révéler être une force véritablement omnicide.